• Noé Malais

Le Tournoi d'Échecs

Mis à jour : mars 14

La semaine dernière, un tournoi d’échecs s’est déroulé à l’École Créactive.


Je vais vous raconter cet événement qui, de sa conception jusqu’à la grande finale, n’a cessé d’illustrer les valeurs fondamentales de l’école que sont l’égalité adulte-enfant, le multi-âge, l’autodétermination et les apprentissages informels. Pour ceux parmi vous qui se demandent parfois à quoi peut ressembler le quotidien d’une école démocratique, voici un aperçu.


Le récit de l’aventure


Une idée dont l’heure était venue


Avant le tournoi, des parties d’échecs avaient déjà lieu dans l’école. Ce n’était pas le jeu le plus populaire (sûrement car il ne se joue qu’à deux) mais il comptait tout de même certains joueurs réguliers.

Le fait de voir les ados jouer occasionnellement avait éveillé la curiosité débordante de trois enfants entre 4 et 6 ans, qui sont alors venus me voir : « apprends-nous les règles des échecs ». Je pris deux séances d’environ 20 minutes pour jouer des parties avec chacun d’entre eux, en leur expliquant au fur et à mesure la façon dont se déplaçait chaque pièce. Ils comprirent rapidement les règles et n’avaient alors plus besoin de moi. Ils jouaient ensuite régulièrement les uns contre les autres, éventuellement corrigés en cas de mouvement illégal par des membres plus âgés. Le nombre de joueurs d’échecs dans l’école avait augmenté.


Suite à une discussion avec Lucas, qui exprimait un désir de progresser encore, je me suis souvenu que je possédais chez moi un livre, intitulé « comment battre Papa aux échecs » ; il s’agissait d’un livre destiné aux enfants expliquant des stratégies permettant d’améliorer son niveau. Je crus bon de l’apporter le lendemain à l’école et d’annoncer à tous à l’agora du matin que je le mettais à disposition de tous ceux qui le souhaitaient.



Les cours d'échecs


L’engouement pour les échecs montait dans l’école. les membres connaissant les règles se multipliaient ; certains, déjà joueurs en dehors de l’école, se mirent à y jouer également. Une idée (peut-être inspirée par la mini-série à succès sur Netflix "le jeu de la dame") commençait à germer dans l’esprit de plusieurs personnes : « et si on faisait un tournoi » ?


De l’organisation à la finale


Christelle, une membre staff, et Lucas s’occupèrent de l’organisation : solliciter les membres de l’école pour savoir s’ils souhaitaient participer, tirer au sort les participants pour les premiers affrontements, créer des affichages pour communiquer sur l’avancement du tournoi, etc. Après mûre réflexion et des recherches sur l’organisation des tournois officiels, un format à base de poules fut choisi, afin de permettre à chaque participant de jouer au moins quatre parties avant d’être éliminé ou de passer en demi-finale. Une vingtaine de personnes (soit les deux tiers de l’école environ) s’inscrirent. Il était attendu des participants que chacun ait joué ses quatre parties entre lundi et jeudi, afin que les demi-finales et finales puissent avoir lieu le vendredi.



Qui arrivera en finale ?


Parmi les inscrits, tous âges et tous niveaux étaient représentés, les enfants de 5 ans qui avaient appris récemment, les ados dont la plupart savaient déjà jouer, des enfants d’environ 10 ans, et des adultes. Un équipage pour le moins hétéroclite s’embarquait dans cette aventure.


Le lundi matin, après une annonce à l’agora, le tournoi était lancé.


Chacun des participants fit une place dans son emploi du temps personnel pour jouer. Les victoires et défaites s’enchaînaient, sous l'œil de spectateurs souhaitant se divertir, ou analyser le jeu de leurs futurs adversaires, pour les plus compétitifs ! Il était communément admis qu’il était interdit de conseiller les joueurs pendant une partie officielle, afin de conserver une justice dans le déroulement et l’issue de chaque partie.


Je n’ai pas assisté à toutes les parties (44 en tout !), mais je me suis hissé hors de ma poule, malgré une défaite contre un ado de 15 ans, des parties acharnées contre des enfants plus coriaces que ce que je pensais, et contre Pierre, un des meilleurs joueurs de l’école.


La demi-finale s’annonçait particulièrement tendue puisque j’affrontais Christelle, qui en cas de défaite menaçait de ne plus me verser mon indemnité de Service Civique !! Je plaisante bien sûr :D.



Partie amicale entre Pierre et Lucas


Je me suis finalement retrouvé en finale, contre Lucas. Le tournoi ayant pris un peu de retard, elle s’est déroulée le lundi suivant. Connaissant un peu le jeu de Lucas, que j’avais déjà affronté auparavant, je mis toute ma concentration à l'œuvre et jouai avec un style agressif : échange de reines, roque rapide pour sortir les tours... Mon but était de le décontenancer pour qu’il ne puisse pas appliquer de stratégie apprise pendant le weekend ! Mais Lucas sut faire face. Au bout d’une demi-heure de concentration intense, sa défense minutieuse finit par retourner la partie en sa faveur, et par plusieurs coups astucieux que je n’avais pas vu venir, il remporta la partie, et donc le tournoi !


Christelle avait cuisiné des roses des sables, remises symboliquement au gagnant et aux finalistes... ainsi qu’aux autres participants !


Quelques réflexions


Motivation interne


Cet événement met en valeur de façon frappante les objectifs du fonctionnement de l’école. Premièrement, il illustre le moteur qui met du sens dans toutes les activités qui s’y déroulent : la motivation interne. Dans les écoles Sudbury, les adultes n’incitent pas, ne suggèrent pas aux enfants des apprentissages. Cela peut paraître déroutant, mais c’est une approche qui prend tout son sens quand on voit avec quelle vigueur les enfants s’engagent dans les activités qu’ils ont choisies. Y aurait-il eu autant de participants si le tournoi avait été amené par les adultes comme « activité pédagogique » sans que les enfants mentionnent d’intérêt au préalable ? Y aurait-il eu la même passion dans chaque partie si les enfants avaient été forcés (ou encouragés avec insistance) à participer ?



De belles pièces colorées !


Que la motivation soit de s’amuser, de gagner, d’apprendre, de pouvoir faire comme les copains ou les adultes, ou une simple curiosité, il est crucial qu’elle soit interne, car sinon l’intérêt s’efface dès que l’adulte n’est plus là, tandis que pour une personne véritablement intéressée, des heures peuvent être passées sur une activité, et alors aucun défi n’est insurmontable. Certains enfants nous ont confié qu’ils avaient passé leur week-end à s’entraîner et à prendre des leçons sur des sites en ligne !


Multi-âge


Deuxièmement, je ne cesse de voir chaque jour la pertinence du multi-âge. Un de ses aspects positifs est l’alternance entre la situation d’apprenant et d’enseignant : le prix nobel de physique Richard Feynman disait « si vous ne pouvez pas l’expliquer à un enfant, alors vous ne l’avez pas compris ». Dans toutes leurs activités, les enfants de l’école expliquent, montrent, partagent constamment à des plus jeunes (ou des plus vieux qui ne savent pas encore !), et c’est là une des meilleures façons de consolider des apprentissages durables et profonds.



Un plateau d'échecs pour trois !


Compétition ?


J’aimerais également parler de compétition. L’École Créactive accorde beaucoup d’importance à la collaboration, au fait de ne pas comparer les élèves les uns aux autres mais d’accepter chacun avec ses particularités. Quelle peut être la place dans notre approche d’un tel tournoi, qui a su éveiller parfois un désir de gagner si fort que la tension en était palpable ? Je ne pense pas qu’il faille établir une opposition entre collaboration et compétition. Cette dernière est néfaste lorsqu’elle est imposée, qu’elle règne comme un climat de facto et qu’elle sous-tend un jugement de valeur personnel. En revanche, elle peut être motrice et même fédératrice, à condition qu’elle soit librement consentie par tous les participants et dénuée de jugement : ce ne sont pas les individus qui sont en jeu, mais uniquement leur compétence à gagner aux échecs. Le cadre du tournoi est clair et s’inscrit dans des rapports sains préexistant entre les membres. Ce type de compétition ne peut exister qu’entre des humains qui se connaissent, se font confiance et sont dans une relation d’égal à égal, sans distinction d’âge ou autre rapport d’autorité. Ce qui m’amène au point suivant.


Relations adultes-enfants


Le fait que notre relation aux enfants se fasse de personne à personne (nous interagissons avec eux comme nous le ferions avec d’autres adultes) leur permet de connaître notre personnalité authentique (et d’exprimer la leur). De plus, nous servons en quelque sorte de « modèles », de sources d’inspiration ou d’objectifs à atteindre ou à dépasser pour les enfants dans tout ce que nous faisons (bien sûr le but ici n’est pas de dire que nous sommes des adultes « parfaits », et les enfants le savent bien). Pendant ce tournoi, les enfants qui jouaient contre moi étaient très curieux d’observer cet adulte à l'œuvre, quel était mon niveau, comment je réagissais en cas de victoire/défaite. Ils étaient aussi désireux de se mesurer à moi, de voir s’ils pouvaient me battre ou me mettre en difficulté, car cela leur permet de se situer par rapport à leur propre évaluation de leur progression.


Apprentissages auto-déterminés


Après quelques mois passés dans l’école, je suis encore souvent pris de court par l’enthousiasme que montrent les jeunes pour apprendre et se perfectionner, et surtout par le peu d’utilité des adultes en tant que pédagogues dans ce processus. Hormis les deux « cours » d’échecs donnés aux deux enfants de 5 ans, je n’ai effectué aucun temps d’apprentissage « formel ». En apportant le livre dont je parlais au début de l’article, j’avais le secret espoir que les enfants s’en saisissent et progressent à partir de ma ressource, car alors j’aurais été l’instigateur de leur apprentissage, et j’aurais pu m’en féliciter - que l’ego est tenace ! Finalement, pas un enfant n’a touché mon livre, ils se sont dirigés vers l’apprentissage par la pratique, par l’observation et l’analyse en groupe de parties, et vers des cours en ligne. Dans leurs apprentissages auto-déterminés, si les enfants ont besoin de la connaissance ou de la direction d’un adulte, ils savent le faire savoir ; mais ils n’en ont souvent pas l’usage, voire même cela les ralentit.



Une partie en plein air !


La partie émergée de l’iceberg


En tant que membre du staff de l’école, je ne vois qu’une petite partie de l’ensemble des activités et apprentissages que font les enfants dans leurs journées. Pendant ce tournoi, j’ai joué six parties et observé moins d’une dizaine sur plus de quarante ayant eu lieu sur la semaine. En parallèle, une myriade d’activités s’est également réalisée à l’école cette semaine.


Il n’est donc pas vraiment possible de répondre à la question « que s’est-il passé aujourd’hui à l’école » (c’est un peu comme demander « que s’est-il passé à Paris aujourd’hui »), et le récit fait dans cet article est uniquement mon expérience personnelle, réduite à cet événement spécifique. Je vous laisse imaginer la richesse de ce milieu plein de ressources, et de personnes libres, confiantes et désireuses de satisfaire leurs envies et leur curiosité !


Les parties d’échecs sont maintenant monnaie courante dans l’école, et font l’objet d’un grand sérieux et parfois d’analyses poussées. Le tournoi a beaucoup plu, et a déjà fait naître d’autres idées d’événements similaires. To be continued...


- Noé Malais, membre du staff de l'école

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